She’s a Rainbow – The Rolling Stones
J’ai toujours beaucoup aimé les tropes au sens pop culturel du terme, ces archétypes et clichés que l’on retrouve dans un nombre incalculable d’œuvres, et qui par ailleurs sont répertoriés sur l’excellent wiki TVTropes.org. Un site à recommander à toute personne intéressée par la pop culture et disposant de douze heures devant elle.
Au-delà de leurs aspects familiers et réconfortants, mes tropes préférés sont ceux dans lesquels je me retrouve et que je peux faire miens. De tous ceux avec lesquels je suis familière, mon favori reste l’un des plus décriés : Celui de la Manic Pixie Dream Girl.
Le terme a été créé par Nathan Rabin, journaliste pour le AV Club, célèbre site américain, à la vue du personnage de Kirsten Dunst dans Elizabethtown en 2007. Cette expression a gagné en popularité et a été rétroactivement appliquée à beaucoup d’héroïnes de comédies romantiques telles que Holly Golightly de Breakfast at Tiffany’s, Penny Lane de Almost Famous, Sam de Garden State, et elle a même semblé trouver son incarnation en la personne de Zooey Deschanel, reine de l’excentricité MPDGienne, sacrée par deux sketchs du Saturday Night Live : « Being Quirky with Zooey Deschanel » et ayant elle-même incarné bon nombre de Manic Pixie Dream Girls, au cinéma et dans la série New Girl. Comme quoi une frange et des robes vintage, ça détient un sacré pouvoir.
Aux yeux de Rabin lorsqu’il a inventé le terme, les Manic Pixie Dream Girls existent « uniquement dans les imaginations fébriles de scénaristes-réalisateurs sensibles pour apprendre à des jeunes hommes introspectifs à apprécier la vie, ses mystères et ses aventures ». Si cette description cerne effectivement plutôt bien les créateurs de ces personnages, elle est malheureusement un peu réductrice lorsqu’on en vient à examiner qui sont leurs créatures.
Effectivement, déclarer qu’elles n’existent pas dans la réalité revient à renier l’existence des femmes qui correspondent aux MPDG, dans leur complexité rarement évidente mais toujours présente. Souvent excentriques, impulsives, pleines de passions et charismatiques, ces femmes de fiction, même si archétypales, sont au fond des personnages bien plus intéressants et nuancés que le rôle féminin moyen offert par beaucoup d’œuvres écrites par des hommes ; des sortes d’héroïnes incognito dans des films dont elles ne sont pas le protagoniste. Elles sont les sœurs des Muses de l’antiquité Grecque, des femmes puissantes qui inspiraient les artistes mais étaient rarement mises au premier plan.
Même dans le cas du patient zéro du terme, Elizabethtown, le personnage de Kirsten Dunst, Claire Colburn, nous offre une femme dont les spectateurs comprennent qu’elle a été blessée par la vie et que son attitude découle de ça. C’est notamment marqué lorsqu’elle affirme au héros Drew Baylor – incarné par Orlando Bloom – « Je suis impossible à oublier mais il est difficile de se souvenir de moi » ou qu’elle se décrit elle-même comme une « personne de substitution », un terme qu’elle a créé pour décrire ceux qui servent de remplacement à quelque chose de plus important pour l’autre personne, un rôle que j’ai souvent épousé. Plus encore, lorsque Bloom lui dit qu’il n’est pas habitué aux filles comme elle, Claire marque une pause avant de se moquer gentiment de lui en lui affirmant que c’est parce qu’elle est « One of a kind ». On ressent clairement son désabusement face aux relations et à sa place dans celles-ci.
Si je n’existe pas uniquement dans le but d’aider des hommes torturés – ou trop dévoués à leur carrière – à embrasser la vie, du moins je l’espère, ma personnalité et mon comportement dans mes relations m’ont (malheureusement ?) souvent placée dans une position de Manic Pixie Dream Girl. Plusieurs fois, des hommes avec qui je suis sortie ou à qui je plaisais m’ont cité ces personnages en me disant que je leur ressemblais. Et force est de constater qu’effectivement, je me retrouvais régulièrement en elles.
Du moins lorsque j’étais plus jeune, et avant que les épisodes dépressifs de ma bipolarité ne deviennent trop violents. Lorsque j’étais plus insouciante et peut-être un peu moins blasée. Ou peut-être simplement lorsque mes épisodes hypomaniaques étaient plus fréquents et plus agréables.
Parmi tous les exemples de Manic Pixie Dream Girl, Clementine Kruczynski d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind brille par son développement, et est l’une de celles qui m’a le plus touchée dans ce qu’elle m’avait renvoyé.
Ce film est un exemple parfait de ce que peut être la MPDG lorsqu’on lui donne la place qu’elle mérite dans une œuvre, puisqu’il semble partiellement consacré à déconstruire cet archétype, alors même qu’il prédate la création du terme de 3 ans, montrant bien que ce type de personnage était déjà solidement ancré dans la pop culture.
Jeune femme un peu dans son monde, créative, qui change de couleur de cheveux au gré de ses humeurs, et incarnée par Kate Winslet, Clementine est l’intérêt romantique de Joel Barish, joué lui par Jim Carrey. Au début de ce film, Joel et elle ont rompu et Joel décide d’avoir recours aux services d’une firme qui peut totalement effacer une personne de tous ses souvenirs. Il opte pour cette solution après avoir appris que Clementine l’avait elle-même effacé de sa propre mémoire.
Lors de la procédure, on découvre leur relation de sa fin à ses débuts, suivant les souvenirs alors qu’ils s’effacent.Sans verser dans le spoiler, on peut affirmer que Clementine peut être vue comme une Manic Pixie Dream Girl. Dans une cassette audio où Joel parle de leur relation, il s’épanche sur ce que Clementine représente pour lui et comment il la voit. Pour lui, si elle a une qualité réellement séductrice, c’est que sa personnalité « promet de sortir les gens de l’ordinaire ». A ses yeux, être avec Clementine, « c’est comme s’attacher à cette incroyable météorite en flamme qui t’amènera dans un autre monde, un monde où les choses sont excitantes. » Mais, il affirme aussi, « tu réalises rapidement que ce n’est qu’une ruse vraiment élaborée ».
Ce que Joel appelle une ruse élaborée, ce n’est au demeurant rien de plus que les multiples couches de la personnalité de Clementine. Ainsi, on a un personnage de Manic Pixie Dream Girl dont les défauts et les failles sont clairement montrés, au travers de ses problèmes avec l’alcool notamment. Et ces défauts et failles, qui en font un être humain à part entière, sont ce que celui qui l’a aimée utilisera pour renier toutes ses qualités et faire d’elle une arnaqueuse. Pour la transformer en séductrice cruelle.
J’ai souvent pensé que je n’étais pas « assez » pour les hommes, que je ne méritais pas leur attention, et que tôt ou tard ils me quitteraient pour les raisons mêmes qui les avait amenés à m’aimer. Qu’une fois mon rôle accompli, notre histoire s’arrêterait. Je ne sais pas pourquoi cette certitude est telle, mais elle est ancrée en moi aussi sûrement que mes tatouages.
Pour en revenir au sujet principal, le même phénomène de subversion du trope peut être observé dans (500) Days of Summer, dans lequel Zooey Deschanel (oui, la reine des Manic Pixie Dream Girl) incarne Summer Finn, jeune femme possédant toutes les qualités de la MPDG : le style vestimentaire déconnecté de son époque, la singularité magnétique, l’impulsivité, les goûts musicaux s’accordant parfaitement à ceux du héros, et surtout son arrivée dans la vie d’un gentil garçon romantique qui pense qu’elle est tout ce qu’il recherche : Tom Hansen.
Mais, comme l’a déclaré le réalisateur du film Marc Webb, dans une interview, « Summer est la vision idéalisée par Tom d’une femme […] et il n’y a pas de place pour la profondeur dans la perfection ». Puisqu’on suit le regard de Tom, le film est d’ailleurs régulièrement mésinterprété et Summer perçue comme la méchante diabolique car (500) Days of Summer s’efforce de démontrer ses nuances. Ce qui rend d’autant plus savoureux le fait que lorsque l’on est sortis du film, mon petit ami de l’époque m’avait dit « Tu m’étonnes que tu aies aimé le film, la fille c’est toi. »
Malheureusement, la plupart des films figurant des MPDG n’explicitent pas autant les personnages féminins que ces deux-là, et il en résulte que de prime abord, elles manquent de profondeur. L’archétype de la Manic Pixie Dream Girl est-il donc nuisible pour les femmes ? Est-il un trope réducteur ?
C’est possible. Et pourtant c’est un label que j’ai longtemps embrassé. Mais en suis-je devenue une (aux yeux de certains) parce que j’aimais ces personnages, ou ai-je aimé ces personnages parce que je me sentais représentée ? Est-ce parce que leur existence dans les films est souvent liée à un homme et que j’ai modelé la mienne sur la leur que mon comportement lorsque je suis amoureuse est si frénétique et que le célibat m’est si douloureux ? Pourquoi ai-je tant besoin d’être aimée ?
Simone de Beauvoir écrivait de la femme dans Le Deuxième Sexe qu’elle « se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle, elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu : elle est l’Autre ». Je crois qu’elle est mieux placée que moi pour analyser le comportement humain, et loin de moi l’idée de m’élever contre elle. Après tout, je sais que je change légèrement mon attitude lorsque je suis avec des hommes.
Dans notre société patriarcale, il est difficile pour beaucoup de femmes de se voir comme un être humain à part entière quand ce qui nous est présenté comme le « standard », l’humain par défaut, est l’homme blanc hétérosexuel, et mince ou musclé. Tout ce qui s’éloigne de ce format-type est différencié, perçu par beaucoup comme une alternative à ce que le monde Occidental est censé être.
Alors sûrement me suis-je modelée d’après mon rapport aux hommes, et que mon exposition à des comédies romantiques indépendantes dont j’aimais la musique m’a donné un modèle auquel aspirer. Un genre de femme que je désirais devenir. Cette fille qui fait découvrir au héros de la bonne musique et qui met du rebondissement et de la bizarrerie dans sa vie, qui y laisse une empreinte. Même si celle-ci n’est que temporaire, j’ai longtemps été obsédée par l’idée de marquer les hommes et de les impressionner. Mais si aujourd’hui je ne suis plus vue comme une Manic Pixie Dream Girl, est-ce parce que j’ai grandi et changé ? Est-ce parce que j’ai décidé de ne plus me plier à ce que je pensais que les hommes attendaient de moi ? Ou est-ce que les hommes ont simplement appris avec l’âge à voir au-delà de tout ça ?
La réponse se situe probablement quelque part à l’intersection de ces trois possibilités.
« Je ne suis pas un concept. Trop de gars pensent que je suis un concept ou que je les complète, ou que je vais les faire se sentir vivants. Mais je suis juste une fille à la ramasse qui cherche sa propre paix intérieure. » Clementine Kruczynski, Eternal Sunshine of the Spotless Mind